mardi 17 septembre 2013

Ce que disent les résultats des élections législatives rwandaises

Ce lundi 16 septembre, environ 6 millions de Rwandais étaient appelés aux urnes pour désigner leurs représentants au sein du Parlement. Sans surprise, une première estimation - suite au dépouillement d'environ 75% des bulletins - donne le Front Patriotique Rwandais, le parti du président Paul Kagame, vainqueur avec plus des 3/4 des votes. Cette écrasante victoire va permettre au gouvernement de poursuivre la politique qu'il mène depuis maintenant presque 20 ans : redressement du pays, lutte contre la corruption, développement du secteur privé, etc. Alors que les commentateurs ont d'emblée posé le débat en des termes assez manichéens du genre "est-ce une bonne chose pour le pays, ou pas", il me semble que la question doit être élargie et que ces élections sont une excellente opportunité de revenir sur le fonctionnement global de la vie politique rwandaise.

FPR VS reste du monde personne

53 sièges étaient en jeu dans le cadre des élections d'hier, à se partager entre les partis recueillant plus de 5% des suffrages. Ces partis étaient les suivants :

- La coalition menée par le FPR, qui comprend aussi le Parti Démocrate Centriste (PDC), le Parti du Progrès et de la Concorde (PPC), le Parti Socialiste Rwandais (PSR), et le Parti Démocrate Idéal (PDI). 
- Le Parti Social Démocrate (PSD)
- Le Parti Libéral (PL)
- Le Parti Social Imberakuri (PS-Imberakuri)
- Quatre candidats indépendants

Les résultats furent sans appel : alors que la coalition du FPR rafflait 76.07% des votes, le PSD obtenait 13.01%, le PL 9.38%, et le PS Imberakuri 0.56%. Les quatre candidats indépendants réalisaient des scores marginaux respectifs de 0.42%, 0.36%, 0.32% et 0.15%. Pour un pays très souvent pointé du doigt pour son absence d'opposition politique, il semblerait, à la lumière de ces résultats, que les choses changent ! Mais regardons-y d'un peu plus près... Le PSD a pour chef de file Vincent Biruta, ministre de l'Education d'un gouvernement dirigé par le FPR, pendant que le leader du PL n'est autre que Protais Mitali, ministre des Sports et de la Culture dudit gouvernement. On est légitimement en droit de douter de l'indépendance de deux leaders de partis d'opposition appartenant en fait à un gouvernement dirigé par le parti contre lequel ils concourent...
Mieux, le PS Imberakuri a depuis sa création en 2008 connu une existence plutôt chaotique : arrestation d'opposants pour des manifestations "non autorisées", leader (Bernard Ntaganda) emprisonné et faisant face à des accusations de divisionnisme entre autres, phagocytage par le gouvernement, etc. Autant dire qu'il n'a pas été en d'excellentes dispositions pour pleinement jouer son rôle d'opposant.
Ne restent que nos quatre candidats indépendants. Dans un pays où des candidats ne peuvent compter sur des médias de masse pour se faire entendre, concourir sans l'appui de l'appareil d'un parti est un défi aussi immense que les résultats obtenus sont faibles. On a vu meilleure caution démocratique. 
Enfin, que dire des absents ? Victoire Ingabire, présidente des Forces Démocratiques Unies, purge actuellement une peine de prison de 8 ans prononcée suite à un procès faisant état de soutien aux Forces Démocratiques et de Libération du Rwanda (FLDR), groupe terroriste basé à l'Est de la République Démocratique du Congo, créé par d'anciens génocidaires et qui continue de déstabiliser la région. Son parti n'est même pas enregistré au Rwanda. Le Parti Démocrate Vert, dont le vice-président avait été retrouvé décapité à la veille des élections présidentielles de 2010, est finalement parvenu à obtenir sa reconnaissance par les pouvoirs publics... il y a un mois. Soit une période bien trop courte pour présenter des candidats à une élection nationale de telle ampleur. 

Si l'on refait les comptes, le FPR et ses alliés totalisent en fait plus de 98% des voix, ne laissant aucune marge de manœuvre à une opposition en conséquence inexistante. 

Une élection "dans le calme"

L'occidental que je suis a pour habitude de voir sur son écran de télévision multitude de reportages tournés dans des pays africains chahutés suite à des élections - Côte d'Ivoire, Kenya, Zimbabwe pour ne citer qu'eux. Aujourd'hui, ce qui ressort, c'est que ces élections se sont déroulées dans le calme et la sérénité. Des observateurs internationaux appartenant à différentes institutions étaient présents : EAC, COMESA, Union Africaine, Union Européenne, etc. A ma connaissance, aucun dysfonctionnement n'a été relayé. En revanche, une attaque à la grenade a eu lieu au marché de Kicukiro, un quartier périphérique de Kigali, coûtant la vie à une personne. La police a arrêté trois suspects dont on ne connait ni la provenance (FDLR ? autre groupe d'opposition ?) ni la motivation (déstabilisation du pays ? individus payés par un gouvernement qui agite le chiffon rouge justifiant sa fermeté à l'égard de toute opposition ?). Mais dans l'ensemble, aucun trouble n'est venu perturber le déroulement de l'élection.

Qui élit-on au juste ?

80 sièges sont à pourvoir. Mais ils ne seront pas distribués selon un mode d'élection unique. 53 sièges sont attribués aux représentants de partis politiques : le vote a eu lieu ce lundi 16. Aujourd'hui, mardi 17, un collège électoral précis est appeler à se déplacer de nouveau pour donner leur billet à 24 femmes, et un autre vote aura lieu demain qui désignera deux représentants de la jeunesse et un handicapé. Les Rwandais ont l'habitude de dire qu'ils ont l'un des Parlements du monde - si ce n'est le numéro 1 - où la parité est la mieux respectée. Dans ces conditions, on peut aisément comprendre pourquoi... 
Quelles sont les implications d'une telle répartition ? Comme partout, les députés sont les émanations de la volonté nationale et doivent parler au nom des électeurs. Ils sont élus sur la base d'un programme - ou, plutôt, sur la base du programme de leur parti. Si 3 différents votes doivent amener à élire 3 catégories d'individus qui pourtant devront se prononcer sur 1 texte à la fois, il me semble que l'on risque de perdre en cohérence et que la voix de l'électeur - ou plutôt de la traçabilité de son vote - se retrouve diluée. Si la discrimination positive à l'égard des femmes, des jeunes ou des personnes handicapées relève du bon sens, elle doit se faire en amont (lors de l'élaboration des listes de candidats) et non pas en aval, via une multiplication des suffrages. La segmentation de la représentation nationale ne saurait être justifiée, 3 votes sont je crois un frein à la bonne représentation de la volonté nationale.

Le FPR, craint, aimé, ou les deux ?

D'un côté, le paysage politique est occupé dans sa quasi totalité par le Front Patriotique Rwandais et ne donne pas sa chance à l'opposition. De l'autre, on a vu que les élections s'étaient déroulées dans d'excellentes conditions et qu'aucune fraude ni malversation n'avait (pour le moment) été à déplorer. Qu'en déduire ? Que la population soutient le parti au pouvoir et se complaît dans cette configuration ? Ou que le FPR exerce une pression telle que les électeurs sont résignés à voter pour lui ? Là encore, et comme j'ai eu l'occasion de le préciser à plusieurs reprises, là où la science politique est capable de produire des explications et des modèles parlant dans nombre de situations, le cas du Rwanda est bien spécifique et nécessite qu'on y réfléchisse à deux fois.

Historiquement, le pays est connu pour sa pratique centralisée du pouvoir, et pour la "docilité" de sa population, son respect des règles édictées par les gouvernants. Comme le disait un ami rwandais, cela s'est particulièrement manifesté pendant le génocide : "on leur a dit de tuer des Tutsis, ils l'ont fait". Jean Hartzfeld, dans sa succession d'ouvrages sur le génocide, relate le cas d'un individu horrifié par les massacres qui a d'abord empêché ses congénères de tuer, est allé s'enquérir de la situation auprès des autorités, puis est revenu dans son village en faisant passer le mot "les autorités nous donnent l'ordre de tuer, au travail". Il ne s'agit là que d'exemples, et loin de moi l'idée de réduire les résultats d'une élection à un trait de société, qui plus est discutable. Néanmoins ce souci du respect de la règle peut, au moins partiellement, expliquer le peu d'entrain pour venir discuter le leadership exercé par le FPR sur la scène politique rwandaise. 

Ensuite, le génocide a eu lieu il y a 19 ans seulement, c'est-à-dire à peine hier. Ces trois mois dans les tréfonds de l'enfer n'ont pas fait que marquer le pays : ils sont un moment fondateur, la fin d'une ère et l'ouverture d'une nouvelle période. C'est du moins l'impulsion que le FPR cherche à donner au pays. 2012 a été, pour nombre de pays africains, l'année de la célébration du cinquantenaire des indépendances. Au Rwanda, l'indépendance a en fait marqué l'arrivée au pouvoir des Hutus et le début d'une ère de persécution des Tutsis qui a connu son apogée en 1994. On est loin du symbole de libération fêté ailleurs sur le continent. 2012 n'a donc pas été l'année du faste, de la célébration des héros, des pères de l'indépendance ; elle a été l'occasion de rappeler que la fin de la tutelle coloniale n'a été qu'un faux départ et que c'est le FPR, en mettant fin au génocide en 1994, qui a véritablement permis au Rwanda de s'émanciper, de se construire et de devenir ce qu'il est aujourd'hui. Ce que le Rwanda a réussi, il le doit au FPR, et à personne d'autre. En conséquence, l'Etat est incarné par et dans le parti. Dans l'imaginaire collectif, il est difficile de se représenter le pays en dehors de cette entité ; élire des députés du FPR, ce n'est ni plus ni moins que poursuivre la reconstruction d'une nation qui se relève de ses cendres. En élire d'autres, c'est prendre le risque de tout remettre en cause et d'effectuer un formidable retour en arrière.

Enfin, et il faut le reconnaître, de nombreux indicateurs de développement au Rwanda sont au vert. La récente 3e EICV (Enquête Intégrale sur les Conditions de Vie), ou Integrated Household Living Conditions Survey a mis en exergue de très bons résultats en termes de lutte contre la pauvreté puisque ce sont pas moins d'un million de Rwandais qui sont passé au-dessus du seuil de pauvreté en l'espace de 5 ans. La lutte contre la corruption ainsi que le développement du secteur privé a permis au pays de se classer parmi les leaders africains du classement "Doing Business" de la Banque Mondiale. Les Rwandais jouissent d'une paix et d'une stabilité alors qu'ils s'entre-tuaient il y a encore peu. Tous ces éléments jouent incontestablement en faveur du FPR, qui est l'artisan principal du redressement d'un pays qui repart de zéro. Un ami me le disant récemment : "je vais voter pour le FPR. Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas, mais si on met tout dans la balance, le côté positif l'emporte".

Ces "beaucoup de choses qui ne vont pas" justement... Il y en a, bien sûr. Sur le plan extérieur d'abord. Depuis maintenant plus d'un an, le Rwanda est accusé par la communauté internationale de soutenir une rébellion armée à l'Est de la République Démocratique du Congo, rébellion composée majoritairement de Tutsis congolais qui ont quitté les rangs de l'armée suite au non respect d'un accord signé avec le président de la RDC, Joseph Kabila. Ce mouvement, du nom de M23, mène donc des combats contre l'armée régulière congolaise, elle-même soutenue par des troupes des Nations Unies. Il est parvenu à faire tomber Goma, ville principale de cette région du Congo, en novembre 2012, et a forcé le gouvernement de Kinshasa à s'asseoir à la table des négociations. Les preuves de soutien du M23 par le Rwanda (pour de multiples raisons que je tenterai d'aborder prochainement) se faisant de plus en plus accablantes, des sanctions économiques sont tombées et de nombreux bailleurs de fonds se sont décidés sinon à couper les robinets de l'aide internationale, au moins à rediscuter son utilisation. S'en est suivie une surenchère de mauvaise foi et de cynisme de la part des officiels rwandais, et on a pu sentir une multiplication des tensions dans le pays entre les inconditionnels du FPR et ceux, de plus en plus nombreux, suspicieux à l'égard d'une politique qu'ils désapprouvent.

Sur le plan intérieur ensuite : si des efforts ont été consentis sur des éléments souvent placés sous le feu des critiques (c'est le cas de la loi punissant la propagation de l'idéologie sur le génocide, dénoncée comme un moyen de réduire toute dissidence au silence), il n'en reste pas moins que les atteintes répétées aux droits de l'Homme ainsi que l'absence de libertés publiques sont autant d'obstacles que le FPR ne semble pas pressé de lever. Les arrestations et détentions arbitraires continuent d'être monnaie courante - mon proche entourage y a été confronté récemment. Le maintien de cette chape de plomb ne permet pas le développement d'une opinion publique libre, saine, capable de peser dans le débat et de participer activement à l'élaboration ainsi qu'au contrôle des politiques publiques. Le problème aujourd'hui est que toute tentative de participation au débat public ou toute critique - pourtant légitime - est vue comme une tentative de déstabilisation. La décision est confisquée par une catégorie de la population et il est particulièrement délicat de tenter de surmonter cette barrière. 

Ni amour ni rejet, mais plutôt une sorte d'admiration pour un parti qui a fait beaucoup pour le pays et auquel on doit respect et fidélité. Tout questionnement à son sujet est immédiatement vécu comme une remise en cause de l'autorité du FPR, d'aucuns parlant même de trahison. Il est compréhensible que la passion qui caractérise la relation entre la population et le parti soit parfois source de tensions, tensions qui nécessitent une plus grande ouverture pour être canalisée sans débordement. A cet égard, la victoire du FPR hier ne laisse a priori présager aucun changement.

Et Paul Kagame dans tout ça ?

Dans mon précédent article, je présentais la situation quant à une éventuelle modification de la constitution qui permettrait à Kagame d'effectuer un troisième mandat à la tête du pays. Le président souffle le chaud et le froid sur le sujet, mais des indices sous forme de déclarations directes ou rapportées laissent à penser que l'idée d'une modification de la constitution fait son chemin. Une telle modification ne peut se faire sans l'aval du Parlement ; la victoire du FPR et ses alliés sur celui-ci est dans cette optique une véritable aubaine. Il est de plus en plus permis de penser que Paul Kagame restera l'homme fort de Kigali après 2017...




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