vendredi 28 décembre 2012

Mariera, mariera pas ?

La fin de l'année et les fêtes qui l'accompagnent sont l'occasion pour tout expat' qui se respecte de quitter une météo clémente pour aller se les cailler rentrer chez lui et faire des tas de choses qu'il a pas eu le faire pendant un an : embrasser la famille y compris la première née de la cousine récemment mariée, se regarder grossir à vue d'oeil au rythme des repas pré-Noël, Noël et post-Noël, et recoller avec les débats qui ont récemment fait l'actualité. Les sigles M23, HRW et FPR auxquels j'étais familier ont donc cédé leur place aux plus flous PMA, MAP et DSK (quoique). J'ai de l'autre côté de l'Equateur pu assister à la bataille de la rue au sujet du mariage pour tous, à base de manifestations aux seins nus et roulages de patins publics VS légions de Civitas and co. Sujet ô combien délicat à aborder sans risquer de s'attirer les foudres des pros ou antis, mais qui constitue aujourd'hui un véritable débat de société à analyser sous plusieurs prismes pour essayer d'y voir plus clair et élaborer un cadre législatif vivant avec son temps. Même si j'avais déjà depuis un moment mon avis sur la question, fouler le sol hexagonal m'a permis d'affiner mon point de vue en cernant au mieux les enjeux. Et c'est le pour qui l'emporte, pour différentes raisons.

Un modèle familial en mutation

Si la famille aujourd'hui a pour fondement l'amour, l'affect, c'est loin d'avoir toujours était le cas, bien loin s'en faut. Il y a quelques siècles, la fonction principale du mariage était économique : on mariait un homme et une femme parce qu'ils appartenaient à un même milieu socio-économique, ouvrant la voie à une sorte de reproduction sociale qui garantissait le maintien de la lignée dans une classe identique. Deux familles se mettaient donc d'accord pour unir leur progéniture : c'est le principe du mariage arrangé. Les sentiments n'intervenaient pas vraiment, ce qui n'empêchait pas dans certains cas leur arrivée a posteriori. Quant à l'amour au sens passionné du terme, il se cantonnait souvent à des relations extraconjugales. 

Le courant humaniste, apparu au 18e siècle, a fait de l'homme le centre de la société, philosophie à l'origine de l'émancipation des traditions et des religions. L'une des conséquences a été le rejet du mariage arrangé : l'être humain était désormais libre de choisir la personne avec qui il/elle voulait faire sa vie. De là l'apparition du sentiment comme fondateur du mariage, et de fait de la création d'une famille. L'enfant né aujourd'hui est voulu par deux êtres qui s'aiment, et non deux êtres que l'on a mariés pour qu'ils garantissent la continuité d'un lignage. 

Il a fallu attendre le début des années 2000 pour que l'Organisation Mondiale de la Santé retire l'homosexualité de la liste des maladies mentales. En agissant ainsi, l'OMS permettait aux homosexuels de retrouver leur place en tant que personnes "saines" dans la société, capables de se conduire comme personnes "normales" dans une société où elles auraient désormais leur place à part entière. 

Le mariage et la création d'une famille étant désormais la résultante de sentiments entre deux personnes, pourquoi ne pas octroyer le droit de s'unir et de créer une famille aux personnes de même sexes ayant développé ces mêmes sentiments, puisqu'il est désormais avéré que l'homosexualité n'est ni une maladie, ni un comportement déviant ? 


On pourrait aller plus loin et proposer un nouveau modèle familial, dans lequel la biologie ne fonderait plus la filiation, cette dernière reposant alors exclusivement sur l'affectif. Après tout, on permet bien à des couples qui s'aiment mais qui souffrent de problèmes de stérilité de faire intervenir une tierce personne dans le processus de procréation. Les couples homosexuels ne peuvent pas, biologiquement, créer leur propre enfant : pourquoi ne pas leur permettre, eux aussi, de "solliciter un ami" (ou d'adopter), pour parvenir à leur fin ?

L'impact négatif sur les enfants


L'un des arguments des opposants au projet est la perte de repères nécessaires à la construction d'un enfant si ce qu'on avait l'habitude d'appeler papa avait désormais moins de poils et plus de poitrine. Un faux argument à mon sens : les années 70 ont amorcé l'augmentation radicale du nombre de familles monoparentales (elles sont aujourd'hui 2.5 fois plus nombreuses qu'en 1968). Des centaines de milliers de gamins ont depuis grandi sans avoir droit à leur papa ou à leur maman, et je ne suis pas convaincu que le nombre de grands criminels, malades mentaux ou marginaux ait augmenté en conséquence. Et quand bien même ce serait le cas, l'explication réside plus certainement dans la pauvreté des familles monoparentales que dans la perte de repères dus à un changement de modèle familial (je ne nie pour autant pas les effets de cette absence de repères en questions, mais ceci est un autre débat). 

Ensuite, ont eu lieu le 20 décembre les auditions d'enfants de parents homo ou bisexuels par la commission des lois de l'Assemblée Nationale. Il s'agit de 4 enfants devenus adultes, qui ont grandi dans ces familles suite à une adoption, à une création grâce à des amis, ou issus de relations hétérosexuelles. Les propos en disent long : aucun de ces quatre individus ne souffrent de maux particuliers, ce sont des gens "normaux" comme vous et moi. Cette phrase est particulièrement frappante : «Jamais je n'ai eu le moindre problème dans mon enfance du fait de l'homosexualité de mes mères. J'ai commencé à me poser des questions il y a 2 ans et demi quand les journalistes ont commencé à m'en poser.»

J'imagine que malgré le soin apporté à la sélection de ces 4 individus, ils ne sont pas forcément représentatifs de tous les enfants ayant grandi dans ce modèle. Mais il s'agit là d'indications claires dont on serait bien inspiré de tenir compte...

Une question d'égalité des droits

Le mot "égalité" est constitutif de notre devise, et la Déclaration universelle des droits de l'Homme et du citoyen consacre son caractère inaliénable (les Hommes naissent libres et égaux en droits, etc.). On a cependant eu l'occasion de constater, surtout lors de ces 5 dernières années (suivez mon regard), que certains étaient plus égaux que d'autres. Au ban de ces rejetés : Roms, musulmans, étrangers, et j'en passe. Si il est difficile de réparer les pots cassés ou de faire marche arrière (la poursuite des reconduites des Roms à la frontière en témoigne), il est nécessaire de rendre à l'égalité des droits son sens premier en n'excluant pas toute une frange de la population du mariage. Bruno Julliard, que je n'apprécie pas particulièrement, a, après avoir publiquement annoncé son homosexualité, tenu ce propos d'une efficacité redoutable : "je veux avoir le choix de ne pas me marier". 

La loi en retard

Alors que le débat fait rage, et ce sera là mon dernier argument, la société n'a pas attendu que le législateur se saisisse du sujet pour passer à l'acte. Les cas d'enfants ayant grandi dans des familles homosexuelles sont légion, et c'est aussi à ceux-là que l'on s'adresse lorsque l'on débat du sujet. On cherche à préserver les intérêts de l'enfant ? Très bien, alors commençons par ceux qui sont déjà concernés par cette situation. Imaginons un gosse de 7 ans élevé par deux mamans qui décident de se séparer. S'il s'agit d'une fécondation in vitro, les deux mamans ne vont pas avoir les mêmes droits sur l'enfant qu'elles ont pourtant élevé ensemble, dans un amour égal et partagé. En voilà une perte de repères à l'impact négatif certain, puisque le rejeton de cette union du passé se retrouve coupé de l'un de ses parents, sans que ce dernier ne puisse rien y faire (en cas de séparation en mauvais terme du couple). Il existe là des situations qui, bien que minoritaires, font face à un vide juridique dont l'existence même justifie la création d'une loi. 


Tous ces éléments me convainquent que le mariage pour tous et la possibilité pour tous d'élever un enfant sont non seulement possibles mais aussi souhaitables. Cependant je souhaiterais terminer par un propos qui ouvre la voie à une discussion tout autre mais non moins passionnante : le mariage est une institution qui à mon sens appartient quelque peu au passé. Alors que le champ des libertés individuelles s'est considérablement agrandi et continue de le faire, je ne suis pas sûr de croire encore à cet amour fidèle ad vitam eternam. Il me paraît donc un peu désuet de s'accrocher à une union dépassée (j'en veux pour preuve la constante augmentation du nombre de divorces), j'ai peur qu'en livrant toutes nos forces dans la bataille du mariage gay, on ne se prépare pas assez à celle qui oeuvrera véritablement à la promotion des droits des homo, bi et transsexuels : l'accès à l'emploi, des rémunérations équitables , et la lutte contre toutes les discriminations subies au quotidien.



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